Pour un institut de recherche sur la provenance

Provenance et restitutions
Par
Corinne Hershkovitch
Publié dans The Art Newspaper en 2019.

Le 28 novembre 2017, le Président Emmanuel Macron, en visite à l’université de Ouagadougou, a affirmé sa volonté de réunir les conditions dans un délai de cinq ans, pour des restitutions temporaires ou définitives du patrimoine africain en Afrique. En soutenant qu’il « fallait tout faire » pour que ce patrimoine culturel retourne en Afrique, le Président Macron rompt avec une tradition juridique française fondée sur l’inaliénabilité et l’imprescriptibilité des collections nationales, rupture qu’il justifie en affirmant que ce retour serait un remède aux multiples conséquences du colonialisme. Cette déclaration d’intention constitue une nouvelle étape dans le droit des restitutions de biens culturels.

Depuis la nomination, le 7 mars 2018, de Bénédicte Savoy membre du Collège de France et de Felwine Sarr écrivain et universitaire Sénégalais, chargés par le Président français d’étudier les conditions de restitution des œuvre africaines en Afrique, de nombreuses personnalités africaines et européennes s’interrogent sur la manière de mener à bien cette mission. À titre d’exemple, Sindika Dokolo, homme d’affaires et collectionneur congolais déclare prendre pour modèle le mécanisme de restitution des biens culturels juifs spoliés par les nazis. Si le parallèle entre la restitution des biens culturels spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale et la restitution des biens culturels soustraits sous la colonisation, répond à une certaine logique, en ce qu’il indique une voie à emprunter mais également une manière de sortir d’une relation toxique avec le passé, le traitement effectif des demandes de revendications et de restitutions des biens culturels par le corps des conservateurs français et l’administration de la culture depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale fait l’objet de nombreuses critiques.

Le discours d’Emmanuel Macron apparaît, dans ce contexte, comme une véritable opportunité de revoir la méthodologie mise en place au lendemain de la guerre et de se rapprocher des principes directeurs posés par la Conférence de Washington, qui semblent partiellement oubliés aujourd’hui. Adoptés par 44 pays en décembre 1998, les principes encouragent les recherches de provenance, cherchent à faciliter l’introduction des demandes des requérants et poussent à la mise en œuvre de solutions justes et équitables.

Avocate spécialisée dans les questions de restitution d’œuvres d’art spoliées depuis une première affaire en 1995, j’ai eu l’opportunité de suivre l’évolution du traitement de la restitution des biens juifs spoliés en France et à l’international. Forte de mes expériences en la matière, plusieurs constats se sont imposés à moi :

Bien qu’elle constitue le cœur du débat sur les restitutions d’œuvres d’art spoliées, la recherche de provenance est bien trop souvent laissée de côté. En effet, alors qu’en mars 2013, Aurélie Filippetti, ministre de la culture en place, a lancé une politique proactive de recherche sur la provenance des œuvres spoliées, elle se heurte à une administration retranchée dans une position de protection des collections nationales.

Aussi, alors qu’une Commission scientifique nationale des collections existe en France depuis 2011, cette dernière n’a jamais été mobilisée et les conservateurs français s’opposent majoritairement aux restitutions de biens culturels et au déclassement.

Enfin, près de vingt-ans après la conférence de Washington, les mentalités n’ont pas évolué aujourd’hui et la situation semble encore plus complexe qu’elle ne l’était à l’époque.

Si des recherches ont été menées concernant les œuvres récupérées et mises en dépôt dans les musées nationaux sous l’appellation Musées Nationaux Récupération (MNR), le rapport intitulé, « Biens culturels spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale : une ambition pour rechercher retrouver, restituer et expliquer », rendu par David Zivie le 19 mars dernier, souligne « l’existence d’obstacles tant techniques que juridiques » liés à « l’organisation peu optimale dont s’est doté l’Etat » avec « des forces peu nombreuses et dispersées » et conclue que « ce que l’on peut reprocher à l’organisation actuelle, c’est précisément un relatif manque d’organisation et une trop faible ambition. »

Le rapport ne manque pas, en outre, d’affirmer que les musées français sont à la traîne au regard de ce que nombre d’entre eux ont entrepris en Allemagne, en Suisse, au Royaume-Uni, au Canada ou aux Etats-Unis. À titre d’exemple, l’Office fédéral de la culture Suisse a publié en juin 2016 un guide à l’usage des musées tendant à faire de la recherche de provenance une discipline principale du travail muséal. Ainsi, si la problématique des restitutions semble évoluer dans le sens d’une plus grande intégration de la recherche de provenance dans la plupart des pays européens, en France, cette dernière est étrangement reléguée au second plan.

Une simple visite des salles MNR du Musée du Louvre suffit afin d’en faire le constat : les cartels ne disent rien sur la provenance et sont quasiment identiques pour chaque œuvre présentée et le mot « juif » n’apparaît sur aucune présentation.

Face à cette situation et devant les enjeux de la restitution des biens africains à l’Afrique, le discours du Président Macron constitue une formidable ouverture pour la mise en place d’une véritable discipline provenance. Il me semble plus que souhaitable qu’un institut de recherche soit mis en place. Sous forme de laboratoire transdisciplinaire, cet institut permettrait d’ouvrir les recherches de provenance au-delà de l’histoire de l’art et de la conservation mais également de prendre en compte l’histoire, la sociologie et le droit. L’ouverture à d’autre discipline est d’autant plus cruciale qu’elle nous permettrait d’acquérir des connaissances plus précises sur les biens culturels. L’objet culturel est un réceptacle porteur de sens, il est à la fois la mémoire et l’empreinte de la culture de laquelle il provient. Aussi conviendrait-il, en amont de toute restitution, de s’intéresser à la place et au rôle de ce dernier dans la civilisation l’ayant créé. L’objet culturel a des racines et ce sont ces racines que nous devons reconnaître. La demande de restitution faite par l’Ethiopie à l’Angleterre en 2007 portant sur une tablette orthodoxe spoliée par les troupes Britanniques en 1868 est, à cet égard, un exemple intéressant alors que son exposition aux yeux de tous à l’Abbaye de Westminster était vécue comme un sacrilège par l’Ethiopie.

La réflexion sur le retour du patrimoine africain ne peut se faire sans une mise en dialogue. Le philosophe camerounais Achille Mbembe invite, à ce titre, l’Afrique et l’Europe à réfléchir ensemble à des possibilités de restitution et de réparation. L’enjeu fondamental de la question de la restitution des biens africains est aujourd’hui la recherche d’une réponse juste et équitable. Afin d’y parvenir, la mise en place d’une méthodologie basée sur une approche scientifique des objets est indispensable.

Saisissons l’opportunité qui nous est offerte pour redonner aux objets leur rôle de vecteur de dialogue et de culture afin de chasser les démons de la colonisation.

Citer cet article

Hershkovitch, C. (2019). Pour un institut de recherche de provenance, The Art Newspaper

Hershkovitch, Corinne. « Pour un institut de recherche de provenance », The Art Newspaper, 26 août 2019

C. HERSHKOVITCH, « Pour un institut de recherche de provenance », The Art Newspaper, 26 août 2019

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